mercredi 24 juin 2015

Présidents français écoutés : rien de surprenant. Dans l'espionnage, personne n'a d'allié

La première chose qu’il est important à souligner à propos de ces révélations – dont "Libération", Mediapart et WikiLeaks sont à l’origine –, c’est qu’on peut très largement douter qu’elles ne changent quoique ce soit dans les relations qu’entretiennent les États-Unis avec la France.

Nous faisons la même chose que les USA

Avec les précédentes révélations d’Edward Snowden (et même avant du temps d’Echelon !), nous savions déjà que les alliés des États-Unis étaient observés.

Dans un communiqué, l’Elysée condamne des "faits inacceptables qui ont déjà donné lieu à des mises au point entre les États-Unis et la France", en 2013 et 2014. C’est évidemment de la communication, une offuscation politique d’usage.

Pourquoi ? Parce qu’il ne faut pas oublier que nous faisons strictement la même chose (avec des moyens moindres cependant). Cela me rappelle ironiquement cet épisode d’avril 2015, pendant lequel Angela Merkel et les services de renseignement allemands avaient été accusés par le Süddeutsche Zeitung d’avoir surveillé la France pour le compte des États-Unis.

Aujourd’hui encore, la piste allemande fait partie des options de "Libération" pour ce qui est de la mise en place des écoutes…

Inertie internationale

Faut-il encore rappeler qu’en matière d’espionnage, il n’y a pas d’amitiés, seulement les intérêts des États que ces derniers veulent défendre ? Même les Israéliens ont espionné les Américains lors de leurs négociations secrètes avec l’Iran…

C’est ce qui justifie d’ailleurs que l’enquête concernant le piratage du téléphone portable d’Angela Merkel ait été classée sans suite par la justice allemande.

Si l’investigation avait été poursuivie, il aurait fallu ouvrir la boîte de Pandore : révéler les dispositifs techniques mis en place pour exercer la surveillance, mettre à jour les méthodologies employées pour les restituer, détailler les coopérations entre puissances, etc.

Si ce dossier n’avait pas été classé, nous aurions eu affaire à un véritable scandale d’État, à dimension internationale. La chancelière Merkel a préféré jouer la femme politique outrée, blessée, plutôt que de reconnaître la réalité des rapports complexes de coopération entre services de renseignement.

Des informations qui n’ont pas vocation à faire trembler les États

Le plus problématique concernant ces révélations, c’est qu’elles ont un très fort impact médiatique mais que l’onde de choc provoquée va vite retomber. Là où les révélations de Snowden étaient intéressantes, c’est qu’elles mettaient en lumière l’aspect technique de l’exercice de la surveillance.

Ici, on a affaire à des compte-rendus analytiques dont les contenus n’ont pas vocation à provoquer de cataclysme : que Jacques Chirac méprisa Douste-Blazy par le passé, ou que Nicolas Sarkozy ait un égo surdimensionné ne change pas grand-chose à la donne politique actuelle.

Ce qui aurait été intéressant, c’est de savoir comment ces informations ont été obtenues par WikiLeaks, parce qu’il y a définitivement matière à croire qu’il y a une deuxième taupe du côté américain, qui transmet directement ses informations à Julian Assange. C’est d’ailleurs ce qu’évoquait déjà Glenn Greenwald – le premier journaliste à révéler les documents de Snowden – dès août 2014. La NSA doit sérieusement s’interroger sur ces fuites en cascade qui sont les seules à pouvoir réellement la fragiliser, par rapport à des déclarations politiques non suivies d’actions.  

Le renseignement, un outil indispensable au service des puissances

Autre réflexion que l’on peut tirer de ce nouvel épisode – elle n’est pas neuve –, c’est que le renseignement tel qu’il est opéré aujourd’hui a un coût colossal pour des résultats évidemment incertains. Les États-Unis ont fait le choix de collectes massives de données (ce que tend à faire également et malheureusement la France) triées par la suite par des ordinateurs avec des algorithmes toujours plus performants.

Cela pose des problèmes évidents en matière de vie privée et cela crée aussi le risque d’être "noyé" sous un flot d’informations, sans parvenir à cibler rapidement l’essentiel.

Rappelons-nous que même le patron de la NSA avait admis publiquement que le nombre d’attentats que l’agence avait déjoué grâce à la surveillance de masse avait été exagéré. N’oublions pas non plus que la NSA n’a pas empêché la survenue de l’attentat meurtrier de Boston.

En vérité, si les États et leurs gouvernants ont besoin de surveiller la vie privée de leurs homologues, c’est pour entre autres mieux se positionner lors des négociations internationales. Savoir que tel ou tel chef d’État entretient tel ou tel rapport avec tel ou tel conseiller, c’est une carte de plus à jouer lors de discussions qui s’avèrent parfois pour le moins tendues. Et ces écoutes servent aussi bien des intérêts politiques, diplomatiques qu’économiques. 


Propos recueillis par Henri Rouillier.

Interview publiée le 24 juin 2015 pour le Nouvel Observateur (Le Plus)

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