mardi 23 septembre 2014

Poutine pourrait "couper l'internet russe" en cas de guerre : un gros pétard mouillé

L’information, pour le meilleur et pour le pire, va aujourd’hui à une vitesse fulgurante sur Internet. Une simple dépêche peut ainsi faire le tour du monde, être reprise des centaines, des milliers de fois, tant et si bien qu’au bout de peu de temps, ce qui n’était qu’un article présentant des informations (étranges) non confirmées devient un message politique de première importance selon ses relayeurs. 

C’est exactement ce qu’il s’est passé avec un article du quotidien économique russe Vedomosti (journal créé entre autres en 1999 par le Financial Times et le Wall Street Journal, assez critique du pouvoir) paru vendredi 19 septembre. L’article fait état d’une réunion imminente du Conseil de sécurité russe présidé par Vladimir Poutine pour « aborder la possibilité de coupure du cyberespace russe » en cas de guerre ou de situation de crise. 

La formule entre guillemets est déjà problématique en elle-même et aurait dû alerter les commentateurs tant elle est surprenante : quel intérêt aurait la Russie à se retirer (même temporairement) du cyberespace ? Ce serait au contraire un problème pour elle, car en « sortant » du cyberespace, elle perdrait toute existence numérique. Cela profiterait assurément et immédiatement à ses adversaires. L’idée de « coupure du cyberespace russe » est profondément grotesque, mais l’intérêt de l’information réside dans les réactions du pouvoir qu’elle a suscité, dans le contexte géopolitique dans lequel elle a été donnée et dans les éléments qu’elle donne sur les enjeux du cyberespace. 

Très rapidement, le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a évidemment précisé qu’il ne s’agissait pas de déconnecter la Russie d’Internet, ce qui reviendrait à s’auto-pénaliser. En revanche, en bon politique, le représentant a indiqué que les autorités réfléchissaient (en réalité, ça fait de nombreuses années qu’elles ont réfléchi et agi) aux moyens possibles pour protéger leur cyberespace, en raison de « l’imprévisibilité totale des Etats-Unis et de l’Union européenne ». 
Rappelons que la Russie fait actuellement l’objet de sanctions économiques pour ses initiatives en Ukraine, avec une escalade des tensions entre la Russie d’un côté, les Etats-Unis et l’Union européenne. 

Une guerre de l’information prend son essor depuis le début des événements en Ukraine fin 2013 avec une stratégie de propagande des deux côtés, des annonces multiples pour accuser l’autre d’être responsable du désastre social, sociétal et économique que connaît depuis de longs mois l’Ukraine. Récemment encore, des propos auraient été prêtés au Président russe quant à une menace d’envahir la Pologne, la Roumanie et les Etats baltes. Sans être spécialiste du monde russe, on peut s’interroger sérieusement quant à la véracité de ces propos, et surtout quant à leur réalité politique et stratégique. 

L’information présentée par Vedomosti apparaît comme un moyen d’influencer la communication du Kremlin, en cherchant à donner une posture de défense et de repli à ce dernier, mais elle est tellement en dehors de la réalité qu’elle ressemble davantage à un « pétard mouillé ». L’Union européenne n’a aucun pouvoir (a-t-elle seulement une diplomatie commune ?) pour déconnecter la Russie du cyberespace. Les Etats-Unis détiennent en revanche cette capacité via l’ICANN qui peut choisir de bloquer les serveurs primaires permettant d’accéder à des sites russes. Il ne s’agit pas de science-fiction : l’été dernier, en raison d’une erreur du FBI selon plusieurs médias, l’internet syrien a été totalement déconnecté du cyberespace. Même si la possibilité existe, une telle initiative (improbable à notre sens) aurait des conséquences politiques et géopolitiques désastreuses pour la puissance qui déconnecterait un autre pays. 

Dans son ouvrage « La cyberstratégie russe » (éditions Nuvis), Yannick Harrel explique brillamment l’appropriation des enjeux du cyberespace par Vladimir Poutine, l’un des rares dirigeants à en comprendre le fonctionnement et les intérêts stratégiques. L’auteur rappelle également que la Russie possède les moyens pour devenir une puissance numérique de première importance (on peut penser à l’éditeur de logiciel de sécurité Kaspersky, à l’inventeur du jeu Tetris d’origine russe, aux écoles de mathématique réputées). La Russie n’a-t-elle pas décidé de financer la construction (on parle d’un minimum de trois milliards de dollars) d’une Silicon Valley russe à Skolkovo (même si ce ne sera pas une mince affaire à notre avis) ?

La stratégie est claire pour la Russie : comme rappelé par un membre du Conseil de la Fédération en avril dernier, Maksim Kavdjarade, la Russie doit créer un Internet national, qui pourrait n’être utilisable que sur le sol russe, afin d’échapper à la tutelle des Etats-Unis. Les sanctions suite à la crise ukrainienne (les sociétés Visa et MasterCard ayant cessé de fournir leurs services à plusieurs banques russes) ont accéléré la nécessité d’avoir des outils numériques nationaux. 

Toutefois, un tel projet, simple dans les mots pour le décrire, sera extrêmement compliqué et coûteux à mettre en place. Il n’y a à aujourd’hui qu’une seule puissance qui peut se dire autonome, capable de se passer des services américains : la Chine. Un tel tour de force (il suffit de voir les carences européennes en matière de stratégie numérique commune pour s’en rendre compte) a nécessité plus d’une décennie de travail, de collaboration entre des acteurs de différente nature, d’une stratégie au long terme. La Russie n’en est pas encore là. 

Certes, elle possède des équivalents de Twitter, Facebook et Google qui lui permettent d’éviter une américanisation des services web, mais elle demeure encore extrêmement fragile sur la partie hardware, car elle est dépendante des autres puissances qui lui fournissent des serveurs. 

En réalité, la Russie cherche souvent à jouer la victime, prenant un plaisir certain à inverser les rôles sur l’échiquier des puissances. Son choix d’accorder (et de renouveler) l’asile à Edward Snowden s’inscrit dans cette volonté d’apparaître comme une puissance numérique respectable, qui défend la liberté d’expression, face, par voie de conséquence, à une puissance numérique américaine qui abuse de ses capacités techniques. Dans le cyberespace comme dans les rapports classiques entre puissances, il n’y a pas de bons et de mauvais. Chacun joue ses atouts pour défendre ses intérêts. La Russie se dit menacée ? Elle possède sans doute les hackers les plus talentueux, ceux-là même qui donnent des sueurs froides à l’OTAN qui craint pour ses infrastructures, aux entreprises américaines qui se sentent démunies face à l’espionnage économique et numérique. 

La déclaration de Peskov a le mérite de rappeler que les tensions géopolitiques sont bien présentes dans le cyberespace, que la Russie est une puissance qui compte sur ce terrain. Nul doute que lors des futures réunions portant sur la réforme de l’ICANN (de nombreux articles expliquent la nature pour le moins particulière de cette structure qui a un pouvoir colossal dans le cyberespace et qui ne dépend que du droit californien), la Russie appuyée par la Chine cherchera à rééquilibrer les rapports de force dans le cyberespace. Autrefois puissance hégémonique du cyberespace, les Etats-Unis vont devoir faire avec d’autres acteurs, qui ne partagent pas leur conception du cyberespace. Ce dernier, dans sa nature et son fonctionnement sera sans doute amené à évoluer profondément.

Tribune publiée initialement pour le Nouvel Observateur (Le Plus) le 23 septembre 2014 (http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1243335-poutine-pourrait-couper-l-internet-russe-en-cas-de-guerre-un-gros-petard-mouille.html)

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