mercredi 4 juin 2014

Snowden demande l'asile au Brésil : pourquoi les USA feraient mieux de l'accueillir

Voilà près d’un an qu’Edward Snowden a divulgué au monde entier le mode opératoire d’écoutes et d’interceptions opérées par la NSA. Présenté par les uns comme un héros courageux, un défenseur des libertés individuelles, il est vu par d’autres au contraire comme un traître à son pays, manipulé par des puissances étrangères qui tirent parti des révélations en continu qu’il a lancées. 

Après une aventure quasi rocambolesque pour trouver un pays acceptant sa demande d’asile (pour des raisons « humanitaires » selon ses dires), il s’est finalement retrouvé en Russie, seul pays l’ayant accepté sur son territoire, et ce pour un an.  Dans de précédents papiers, nous avions déjà expliqué l’intérêt géopolitique de Vladimir Poutine dans cette histoire qui se donnait une image de défenseur des lanceurs d’alerte et qui faisait passer les Etats-Unis pour une puissance liberticide. 

A présent, on apprend qu’Edward Snowden a fait une demande d’asile pour le Brésil (sa seconde en fait, puisque la première avait été rejetée pour vice de forme, ce qui apparaît clairement comme un moyen grossier pour le pouvoir brésilien de ne pas prendre position…). Cela laisse supposer que soit la Russie a refusé de prolonger sa durée de séjour, soit que l’ancien « espion » (tel qu’il s’est défini récemment dans une interview) a choisi de lui-même de trouver une autre terre d’accueil. C’est cette seconde hypothèse qui semble la plus probable, car il a laissé comprendre récemment que la Russie avait été un choix par défaut. 

La question est désormais de savoir vers quel futur proche se dirige Edward Snowden. En affirmant ne pas avoir promis de documents en échange d’une demande d’asile, ce dernier cherche à ne pas donner l’image d’un espion vendant ses secrets à un autre camp, ce qui ternirait assurément son image. Sans remettre en question sa parole, notons cependant l’habilité de sa démarche puisque l’on sait par ailleurs que la plupart des documents qui restent à être dévoilés ne sont pas en sa possession mais détenus et protégés par des journalistes de confiance qui les révèlent au compte-goutte. La tactique avait parfaitement fonctionné en Russie, où Poutine avait conditionné son accord à sa demande d’asile au fait qu’il ne révèle pas de nouveaux scandales ; Edward Snowden a respecté le « marché », passant en réalité par des intermédiaires, avec l’accord implicite de Moscou. 

Le choix du Brésil fait sens dans la démarche de l’ancien agent américain. En révélant les écoutes opérées contre Dilma Rousseff, les pratiques d’espionnage économique qui semblent massives dans le secteur énergétique, Edward Snowden a pour ainsi dire « ouvert les yeux » aux autorités brésiliennes et surtout à sa présidente qui n’a eu de cesse depuis d’avoir un discours très ferme (sans doute le plus dur avec Angela Merkel) contre les dérives des agences de renseignement américaines. Par ailleurs, en accueillant sur son sol en avril dernier le sommet NetMundial, le Brésil se présente comme une puissance qui compte dans le cyberespace et qui surtout cherche à tracer les lignes d’un cyberespace moins « américanisé » qu’aujourd’hui. 

Mais cela sera-t-il suffisant pour que le Brésil prenne le risque d’accorder une réponse favorable à la demande d’Edward Snowden, soutenu dans sa démarche par une pétition qui rencontre un certain succès ? On ne peut se prononcer catégoriquement sur la réponse du Brésil mais il semble que cela sera très compliqué pour l’ancien agent américain. Même si ses révélations ont eu un écho médiatique très important (sans doute disproportionné d’ailleurs par certains aspects), on peut penser que la realpolitik prendra le dessus et que la présidente brésilienne ne se risquera pas à envenimer ses relations avec le Président Obama, privilégiant la stabilité des échanges politiques et surtout économiques. 

De plus, si l’on s’attarde un instant sur le discours des politiques à l’égard des révélations sur les pratiques choquantes de la NSA, force est de constater que les dirigeants concernés se sont toujours davantage exprimés sur les écoutes en elles-mêmes que sur la personne de Snowden en tant que telle. Les rares fois où cela a été fait, une certaine gêne se faisait sentir, et les politiques cherchaient leurs mots pour « définir » la figure de Snowden ou pour se justifier de lui avoir refusé l’asile. 

Le problème en effet est le suivant : comment les citoyens français, allemands, brésiliens (etc…) auraient réagi si Edward Snowden avait été français, allemand ou brésilien ? Il est fort probable qu’il aurait été considéré comme un traître par les autorités du pays et qu’il aurait divisé profondément la société, sans doute plus d’ailleurs qu’aux Etats-Unis, où le discours sécuritaire est davantage accepté qu’en Europe. 

Edward Snowden a accompli un acte unique en son genre, renonçant à une vie normale pour dénoncer les dérives des services de renseignement de son propre pays. Il a pris des risques immenses, mais au final, malheureusement, il est seul. Les Etats n’ont pas vraiment les instruments juridiques pour assurer sa sécurité et surtout, ils n’ont pas le courage ou l’envie de tenir tête aux Etats-Unis. 

Ces derniers jouent clairement la montre, attendant le moment où Edward Snowden sera dans une situation kafkaïenne, et où les rouages diplomatiques seront inefficaces. En vérité, une solution, sans doute audacieuse et peu probable, mais souhaitable sur le long terme, serait un apaisement entre les autorités américaines et Edward Snowden. Ce dernier a énoncé à plusieurs reprises son désir de retourner vivre dans son pays, moyennant des garanties juridiques. 

En l’acceptant sur leur sol, les autorités américaines pourraient procéder à un « coup de communication » majeur. En le considérant toujours coupable (sans quoi une grande partie des Américains y verrait une faiblesse d’Obama et la porte ouverte à de futurs et nombreux lanceurs d’alerte), mais en lui garantissant la sécurité, les Etats-Unis pourraient inverser une dynamique qui leur est néfaste sur la scène internationale. En allant encore plus loin, en l’associant à une réflexion (avec une commission par exemple) de grande ampleur sur le fonctionnement des écoutes (qui sont nécessaires, mais dangereuses lorsqu’elles connaissent des dérives), les Etats-Unis parviendraient partiellement à mettre fin à une crise diplomatico-médiatique qui a refroidit quelque peu leurs relations avec certains alliés.  

Pour l’instant en tout cas, l’avenir d’Edward Snowden est plus qu’incertain ; ce dernier demeure un pion entre les mains de puissances aux intérêts géostratégiques majeurs.


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