lundi 21 avril 2014

Heartbleed et les faiblesses d'Internet (Interview Atlantico)

Heartbleed a récemment secoué l'ensemble du web. Pour autant cette faille existe depuis plus de deux ans, et n'a été découverte qu'il y a peu. Que traduit-elle finalement, de l'état d'Internet  et de l'open source ? Est-ce vraiment le lieu sûr qu'on prétend souvent qu'il est ?

Je pense qu’il faut distinguer les problèmes posés par Heartbleed. Le temps d’existence de cette faille me semble le plus préoccupant, même si ce n’est pas un cas isolé, de même qu’il serait intéressant de savoir qui était au courant de Heartbleed : NSA, géants du Web, hackers ? 
Concernant la nature open source d’OpenSSL, j’y verrais au contraire davantage une chance qu’une faille, dans la mesure où il s’agit d’un logiciel libre, capable d’être analysé par tout bon codeur. Certes, cela signifie que les clés du logiciel sont accessibles en théorie à l’ensemble des internautes, dont des cybercriminels, mais l’histoire d’Internet montre que c’est avec ce genre de conception de l’informatique (open source) que l’on parvient à améliorer sensiblement et dans un délai relativement court la sécurité des logiciels. 
La situation aurait été radicalement différente s’il s’était agi d’un logiciel propriétaire, l’entreprise détentrice des droits subissant les foudres de ses clients et devant parer avec ses propres ressources. On l’imagine mal en effet dévoiler à la communauté d’internautes le code source du dit-logiciel, même si cela serait dans l’intérêt commun. 
L’histoire d’Heartbleed montre en tout cas qu’Internet, en dépit d’un discours bien trop rassurant vis-à-vis des internautes, n’est pas l’espace sûr à 100% que l’on imagine. Internet est un assemblage de technologies de pointe et du travail de millions d’êtres humains qui peuvent faire des erreurs. Comme toute « machine », Internet peut connaître des dysfonctionnements.  


Quelles sont les premières causes de ces failles ? L'harmonisation du web, si elle forme un plus indéniable, n'en est-elle pas une également ?

Pour répondre à la première partie de votre question, je ferai un parallèle avec l’industrie automobile. A l’exception de très rares cas, lorsqu’on achète une voiture, elle répond à un cahier des charges extrêmement précis et rigoureux et demande plusieurs phases de test et de sécurisation avant d’être commercialisée pour des raisons de sécurité évidentes. Dans le secteur des NTIC, la situation devrait être identique, mais ce n’est pas le cas. Afin de ne pas être dépassé par un concurrent, une entreprise des NTIC va sortir très fréquemment (des cycles de 6 mois parfois !) des produits certes opérationnels, mais non totalement finalisés techniquement. On se retrouve ainsi avec des outils technologiques, des logiciels ou des services Web qui vont faire l’objet de mises à jour successives  (comme chez Microsoft avec Windows) afin de combler les failles de sécurité ou les bugs laissés inévitablement par les programmeurs. De toute manière, on ne peut garantir pour des logiciels aux fonctions complexes comme un système d’exploitation qu’une erreur ne se sera glissée dans les millions de lignes de code écrites. 
Concernant la notion d’harmonisation du Web, elle me paraît fondamentale. Ce qui fait la force d’Internet aujourd’hui, c’est son interopérabilité : que vous soyez aux Etats-Unis ou dans une ville au nord du Japon, que vous utilisiez un ordinateur équipé de tel ou tel OS, vous devez pouvoir (si les services ont bien été conçus) accéder à l’information comme n’importe quel autre internaute. Internet doit continuer à obéir à des standards appliqués par tous pour conserver son identité. L’idée de protocoles plus ciblés, sûrs mais cloisonnés à un univers informatique précis, peut sembler séduisante mais elle serait dangereuse à court terme.


Des experts américains évoquent un "nœud de spaghettis" pour parler des lignes de codes qui composent le web. Y-a-t-il moyen de "démêler" tout cela ? Comment sécuriser Internet, finalement ?

La solution ultime n’existe clairement pas. En revanche, il y a une marge de progression possible pour améliorer sensiblement la sécurisation d’Internet. Cela passe déjà par une plus grande attention des créateurs de protocoles et logiciels à la correction de bugs et de failles avant la publication de leur travail, tout en reconnaissant que ce n’est guère évident dans un contexte économique et stratégique où c’est souvent le premier à sortir un produit qui s’assure une position confortable. 
Cela nécessite aussi, et surtout, une plus grande prise de conscience de la part des internautes qu’Internet est une entité en construction et que même si ses fondations sont solides, elle n’en demeure pas moins fragile. De plus, il serait envisageable que les internautes soient plus en alerte sur les services qu’ils utilisent, exigeant que ces derniers soient mis à jour régulièrement, selon un calendrier prédéfini, ce qui est déjà fait par de nombreuses sociétés des NTIC. 
Enfin, on pourrait souhaiter une plus grande démocratisation des savoirs liés globalement à l’informatique, ce qui participerait à une réactivité accrue en cas de défaillance d’Internet (réinitialisation des services). 


Faut-il se préparer à d'autres catastrophes de l'ampleur d'Heartbleed ?

C’est une probabilité qu’il faut assurément envisager, même s’il faut reconnaître qu’Heartbleed a un tel niveau de dangerosité qu’il est un peu à part. Avec une part toujours plus croissante des nouvelles technologies dans nos sociétés et nos modes de vie, les failles vont s’accroître, de même que les conséquences pour le bon fonctionnement de nos services. Le vrai problème avec ce genre de « catastrophes », c’est qu’elles sont difficiles à cerner rapidement. La faille a certes été découverte, mais à aujourd’hui, personne n’est en mesure de dire combien il y a eu d’actes cybercriminels utilisant cette faille. 

Interview réalisée le 17 avril 2014 et publiée le 21 avril 2014 pour le compte d'Atlantico (http://www.atlantico.fr/decryptage/comment-heartbleed-mis-en-evidence-faiblesses-internet-open-source-maxime-pinard-1047764.html)

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