lundi 3 février 2014

Snowden prix Nobel de la Paix 2014 ? Quelles conséquences géopolitiques ?

Les révélations de Snowden l’été dernier sur le système d’écoutes massives orchestré par la NSA et d’autres agences gouvernementales ont créé deux clans : ceux qui voient en l’ancien agent de la CIA un traître, qui a dévoilé au grand jour le fonctionnement de la NSA, mettant (en partie du moins) en danger la sécurité nationale (selon les dires des responsables du renseignement), et ceux au contraire qui le présentent en héros, défenseur des libertés individuelles contre le Big Brother numérique américain. 

Les deux camps ont des points de vue qui se défendent, même si dans les deux cas, ils tendent à exagérer une réalité qui est bien plus complexe. En effet, la médiatisation des révélations de Snowden, facilitée par un travail en réseau des organes de presse sans précédent, a amplifié la portée du travail de l’ancien agent américain. Les actions de la NSA et des autres agences étaient en grande partie connues par ceux qui s’intéressent à ces thématiques, même s’il faut souligner qu’ils furent eux-mêmes surpris par l’ampleur du phénomène. 

Snowden a en revanche eu le mérite de porter à l’attention du grand public un danger (les écoutes massives, non contrôlées, servant les intérêts à la fois politico-sécuritaires et économiques d’une super puissance numérique) qui a des conséquences dans les vies personnelles et professionnelles de l’ensemble des internautes. Néanmoins, je ne partage pas l’enthousiasme de certains qui y voient les prémices de grands bouleversements, avec une prise de conscience accrue des enjeux cybernétiques et une profonde modification des comportements des internautes. Il est très difficile aujourd’hui d’analyser avec certitude les conséquences à moyen et long terme de l’action de Snowden. 

C’est dans ce contexte qu’il convient d’analyser la proposition de deux parlementaires norvégiens de présenter le nom de Snowden pour le prix Nobel de la Paix 2014, lui donnant ainsi une seconde chance après avoir été proposé l’an dernier par un professeur suédois. Tout en reconnaissant le fait que Snowden avait enfreint des lois et qu’il avait « porté atteinte aux intérêts en matière de sécurité de plusieurs pays », les parlementaires affirment qu’il a contribué à « l’établissement d’un ordre mondial plus pacifique et stable ». 

On peut être surpris par cet argument dans la mesure où il semble pour le moins prématuré de constater une stabilisation et une pacification de l’ordre mondial, les révélations de Snowden n’étant pas encore terminées… De plus, on peut avoir du mal à comprendre le lien entre Snowden, son travail et les enjeux géostratégiques mondiaux. Les révélations de Snowden ont créé des tensions entre les Etats-Unis et leurs alliés, qu’ils espionnent à grande échelle à des fins sécuritaires mais aussi dans le cadre d’une intelligence économique omniprésente. Les réactions allemandes et brésiliennes ont été les plus virulentes, même si l’on notera la retenue générale des dirigeants politiques, qui agissent de la même façon que l’allié américain, mais avec des moyens beaucoup plus faibles. Qui plus est, dans ma dernière tribune, je démontrais via l’analyse d’un discours du Président Obama sur le sujet, que les Etats-Unis n’avaient pas l’intention de modifier leur stratégie, et qu’ils poursuivraient leurs écoutes, tant que leur sécurité (et sans doute plus…) serait en jeu. 

En réalité, Snowden a surtout montré que la super puissance numérique américaine était un colosse aux pieds d’argile, capable d’un côté d’écouter le monde entier quasiment en temps réel, mais incapable de l’autre côté de colmater rapidement les fuites d’un de ses agents. Rappelons que les services américains ne savent toujours pas le nombre de documents dérobés par Snowden… Ce dernier, réfugié en Russie, a affirmé ne plus rien avoir en sa possession, mais on se doute qu’il a laissé des documents compromettants pour les Etats-Unis à des journalistes de confiance, comme en témoignent les pseudo-révélations divulguées au compte-goutte par la presse. Ces dernières permettent de ne pas oublier le lanceur d’alertes et de lui assurer ainsi une relative sécurité. 

Snowden a-t-il des chances de devenir prix Nobel de la Paix ? Rappelons qu’il a été en seconde position du classement du Time en décembre 2013, après le Pape François. Cela montre que les médias ont pris en compte son rôle et son importance, mais qu’ils n’ont pas été jusqu’à en faire « la personnalité de l’année », ce qui aurait créé une vaste désapprobation de l’Administration américaine et de tous ceux qui le considèrent comme un traître. 

Les pronostics pour l’attribution du prix Nobel ont très souvent été contredits par le résultat final, l’Académie Nobel jouant souvent la surprise, comme pour renforcer son pouvoir à la fois médiatique et symbolique, mais sans aller jusqu’à une provocation extrême, ce qui serait ainsi perçu par les Etats-Unis, si Snowden remportait le prix. Imaginons un instant la situation : le Président Obama (2009) et l’ancien agent de la CIA (2014 ?) récompensés du même prix ! Nul doute que cela créerait un émoi sans précédent et aurait des conséquences sur la crédibilité du Comité Nobel. Qui plus est, il y a fort à parier que Snowden ne viendrait pas récupérer son prix, de peur d’être arrêté et extradé aux Etats-Unis. Cela créerait également une image symbolique saisissante, puisque les Etats-Unis, si enclins à se proclamer les défenseurs de la démocratie et des libertés individuelles, seraient présentés par leurs adversaires comme un pays liberticide qui entend museler ses opposants. On imagine aisément l’ironie d’une telle situation du côté de Pékin ou de Moscou… 

Que Snowden ait fait preuve d’un grand courage pour renoncer à une existence normale en dévoilant de telles informations confidentielles, cela ne prête guère à débat. Aujourd’hui dans une situation précaire, il n’est plus qu’un pion utilisé par la puissance qui l’héberge (la Russie). Il ne peut plus retourner dans son pays sous peine de passer sa vie en prison. Il est le dommage collatéral d’une diplomatie basée sur la Realpolitik : peut-être croyait-il à un bouleversement des sociétés et des pouvoirs en place, avec une redéfinition des cartes des influences dans le cyberespace ? Mais il n’a pas pris en compte les intérêts complexes des états qui, tout en se méfiant de l’avancée des Etats-Unis en matière numérique, profitent de leurs échanges avec ces derniers pour mener leurs propres cyber-politiques.  

Snowden peut être considéré comme un idéaliste qui aura eu le mérite d’avertir de la politisation et de la conflictualité du cyberespace. Mais isolé dans son combat, la valeur de son travail risque d’être éphémère. Or, un prix Nobel est censé marquer l’Histoire (même si des erreurs ont souvent été commises dans l’attribution du prix) ; Snowden le méritera sans doute un jour, mais le choisir maintenant ne serait pas une bonne stratégie. On consacrerait un travail en partie réalisé et on mettrait encore plus la pression sur un homme qui cherche à retrouver une vie normale, comme en témoigne sa récente candidature au poste de recteur de l’Université de Glasgow…

Tribune publiée initialement pour le Nouvel Observateur (Le Plus) le 31 janvier 2014 (http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1139150-snowden-prix-nobel-de-la-paix-pourquoi-cette-recompense-arriverait-trop-tot.html)

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