mercredi 19 février 2014

L’Internet européen de Merkel : un torrent de critiques non méritées

Depuis hier, la presse française dans son écrasante majorité ainsi qu’une partie de la presse allemande et anglaise s’emploient à critiquer les récentes déclarations de la chancelière Angela Merkel sur ce qu’il convient d’appeler sa vision de l’Internet, dénonçant un projet « farfelu », « irréaliste »… Seule une infime partie de la presse informatique spécialisée mesure ses critiques, rappelant à juste titre qu’il ne s’agit pour l’instant que de déclarations, qui vont d’ailleurs faire l’objet de discussions lors de la rencontre mercredi entre Angela Merkel et François Hollande. 

En tout cas, l’objectif premier de la chancelière est largement atteint : susciter l’intérêt médiatique pour des thématiques (la protection des données numériques et la gouvernance d’Internet) qui ne provoquent d’habitude que peu d’enthousiasme de la part des citoyens. S’engager comme elle l’a fait avec des propositions (critiquables par ailleurs comme nous le verrons par la suite) sur des dossiers sur lesquels les politiques ne sont en général pas les plus habiles relève d’un courage et d’une habilité politiques certains. 

De quoi est-il question ? La chancelière veut construire, avec son homologue français (ce qui laisse à penser que le couple franco-allemand redeviendrait un moteur de la construction européenne sur ce sujet), « des réseaux de communication au sein de l’Europe », afin d’assurer un niveau de sécurité élevé des données des internautes européens, ces dernières ne passant plus par des infrastructures numériques américaines liées à la NSA. Rappelons au passage que la chancelière a très mal vécu sa mise sur écoute par la NSA et qu’il est peu probable qu’elle soit aussi conciliante sur ce sujet que semble l’être le président français. 

Le problème fondamental du projet de la chancelière est qu’il est un mélange d’idées intéressantes, mais très différentes, ce qui crée un image de « fourre-tout » avec le sentiment que la direction évoquée n’a d’autre destinée que l’échec. En effet, comme rappelé très rapidement par des experts, la plupart des communications numériques se font déjà au niveau intra-européen ; en revanche, l’utilisation massive de solutions numériques américaines (Google, Apple, Microsoft, etc…) est clairement une voie royale pour l’espionnage pratiqué à grande échelle par la NSA dans le monde entier. D’ailleurs, peu importe les mesures ou stratégies adoptées, l’espionnage numérique ne pourra jamais être empêché, tout au plus peut-il être ralenti. 

Angela Merkel insiste néanmoins sur plusieurs idées fondamentales pour le développement d’Internet suite aux révélations de Snowden : 

1. Il faut repenser le stockage des informations numériques, qui sont souvent hébergées dans des endroits où le cadre législatif est trop souple en matière de respect des données personnelles, avec la constitution de data-centers européens, répondant à des réglementations européennes, et contre qui les Etats et les instances européennes auraient les outils législatifs suffisants pour les contrôler (ce qui n’est pas vraiment le cas aujourd’hui). Cela signifie-t-il qu’il faille imposer aux géants numériques américains de stocker en Europe les données ? C’est un faux problème, car dans le cadre du Patriot Act, ils sont tenus de rendre des comptes aux services américains, avec les dérives que nous avons observées. Cependant, l’idée de la chancelière n’est pas absurde, dans la mesure où ce n’est qu’un moyen de justifier son vrai projet…

2. En vérité, et c’est sans doute à ce niveau que son projet est stimulant, Angela Merkel veut concurrencer les Etats-Unis en favorisant l’émergence de champions européens du numérique, capables de construire des infrastructures technologiques aussi bien pour les entreprises que pour les citoyens. L’idée est également de ne plus être aussi dépendant des Etats-Unis qui ont le monopole dans le cyberespace, aussi bien au niveau physique (infrastructures) qu’au niveau de l’information (médias, réseaux sociaux…). 

Cela suppose plusieurs champs d’actions de grande ampleur : une initiative politique forte qui ne peut se résumer au seul couple franco-allemand, une assurance que tous les pays de l’Union européenne joueront « dans le même camp » ce qui ne sera pas aisé avec les pressions américaines et un soutien à l’innovation technologique à même de lancer des géants européens du numérique. Ces « pépites technologiques » existent, mais encore faut-il les rassembler, les coordonner pour qu’elles atteignent une taille critique et qu’elles puissent œuvrer sur l’ensemble du marché européen. Cela demande également une remise à plat de la fiscalité numérique, ce qui est un chantier très sensible, mais indispensable puisque les sociétés européennes sont confrontées à un dumping fiscal de masse organisé par Google, Facebook, Amazon, Microsoft…  

Un argument en défaveur du projet souvent évoqué est le choix de l’internaute qui privilégierait les services américains. C’est à la fois vrai et faux : certes, les géants américains ont des parts de marché très confortables en Europe (contrairement à la Chine et la Russie par exemple, où des acteurs numériques nationaux sont bien implantés), mais les internautes européens, après les révélations de Snowden, seraient prêts au changement si des alternatives aussi efficaces que les services américains étaient proposées. 

Certains voient dans les annonces de la chancelière allemande la fin d’Internet tel que nous l’avons connu, avec la mise en place d’un « Schengen des réseaux ». Tim Berners-Lee, l’inventeur du World Wide Web, craint une fragmentation, une nationalisation du cyberespace. Dans le même esprit, la commissaire européenne Neelie Kroes refuse « un contrôle d’Internet par les gouvernements » et rappelle les fondamentaux du Web : ouverture, transparence et partage. 

Cette vision du cyberespace est très largement partagée mais elle souffre de plusieurs failles : le cyberespace est éminemment politique, les Etats ont par conséquent un rôle à jouer. La fragmentation ou « balkanisation » du Web (http://cyberstrategia.blogspot.fr/p/notes-de-reflexion.html) est déjà une réalité : la Chine crée ses propres infrastructures numériques pour à la fois mieux contrôler ses internautes mais aussi et surtout pour ne plus être dépendant des Etats-Unis. En réalité, l’internet que nous connaissons, souvent présenté comme universel, est plutôt américanisé. 

L’Union européenne ne peut et ne doit pas accepter d’être en retard par rapport aux Etats-Unis en matière numérique car cela joue à la fois sur sa compétitivité économique, mais également sur sa propre sécurité, comme l’ont rappelé les révélations de Snowden. Confronté à une situation économique pour le moins critique, un appui marqué au développement des technologies numériques pourrait constituer un relais de croissance intéressant. Ce qui a été fait dans le secteur aéronautique avec Airbus pourrait être réalisable dans l’industrie d’Internet, avec certes beaucoup d’obstacles à surmonter, mais l’Europe a des ressources. Les résultats ne seront pas visibles avant plusieurs années, mais plus l’on retarde le lancement de cette révolution politico-numérique, plus l’Europe sera à la traîne des autres puissances numériques. 

En outre, plutôt que d’y voir une menace pour les libertés numériques, un projet européen serait peut-être au contraire un moyen de garantir par le haut l’intégrité numérique de chaque citoyen européen grâce à des garde-fous juridiques, prenant en compte les législations nationales. Cela éviterait d’avoir à « choisir » entre les modèles américain et chinois…

On ne peut qu’espérer que les déclarations d’Angela Merkel ne soient pas qu’un effet d’annonce et qu’elle ait au contraire trouvé un moyen de relancer la machine européenne autour d’un grand projet. 

Tribune publiée initialement pour le Nouvel Observateur (Le Plus) le 19 février 2014 (http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1148658-angela-merkel-defend-un-internet-europeen-un-torrent-de-critiques-non-meritees.html)

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