dimanche 12 janvier 2014

Le combat pour censurer Dieudonné sur Internet est perdu d’avance

Une petite musique se fait entendre depuis plusieurs jours au sujet des moyens permettant de ne plus rendre audible Dieudonné et son discours. Au-delà de l’interdiction des spectacles qui crée des débats sans grand intérêt, il est désormais question de s’en prendre à l’humoriste sur la Toile. 

En effet, depuis plusieurs années, Dieudonné utilise avec une grande intelligence les réseaux sociaux (Facebook en tête) pour assurer la promotion de ses spectacles (le coût est faible et évite des dépenses importantes auprès des régies publicitaires), fédérer sa communauté de fans et renforcer l’idée qu’il est « hors système » avec un espace dédié à l’exposition de ses idées via son site internet : www.dieudosphere.com. 

Soulignons à ce sujet que le site n’est plus accessible ; il a subi un piratage fin 2013 revendiqué par un hacker qui a au passage diffusé la liste des membres du site avec des informations personnelles les concernant. Sans prendre parti pour ou contre Dieudonné, on ne peut tolérer un acte de hacking de ce genre qui, au-delà de sa dimension médiatique évidente et éphémère (le hacker a été interviewé par des médias), a des conséquences difficilement imaginables et potentiellement néfastes pour des personnes présentées en pâture sur Internet alors que l’on se doute aisément que toutes ne sont pas racistes, antisémites, etc… 

Le piratage a réussi son but apparemment puisque le site n’est toujours pas accessible, mais il n’a fait que toucher une cible parmi des centaines d’autres. En effet, tel un hydre, Internet permet de dupliquer dans des proportions impressionnantes des informations, tant et si bien que leur suppression, c’est-à-dire leur disparition pure et simple de l’activité historique de la Toile, est quasi impossible ou tout du moins réservée à des professionnels aux compétences informatiques très poussées. 

C’est pourtant ce que cherchent à faire les pouvoirs publics en supprimant de manière légale les vidéos, textes de Dieudonné. Pour y arriver, il faut impliquer l’autorité judiciaire qui doit démontrer que telle vidéo dans son contenu enfreint la loi, puis exiger de la part de l’hébergeur (Dailymotion, Youtube, etc…) de supprimer la dite vidéo. Dans le contexte politique assez tendu que nous connaissons, on peut supposer que les principaux hébergeurs, y compris l’américain Youtube pourtant très à cheval sur le droit à tout publier, se plieraient aux injonctions de la Justice. 

L’autre solution, qui accorde une place plus importante aux internautes au détriment du politique, consisterait pour les opposants à Dieudonné à signaler systématiquement les vidéos qu’ils jugent « illicites »  (mais que revêt ce mot d’un point de vue purement juridique ?), incitant les modérateurs des plateformes à bloquer les vidéos, voire à les supprimer. Mais une telle initiative a peu de chances d’aboutir car on peut être sûr que les partisans de Dieudonné signaleront au contraire que la vidéo incriminée n’est en rien gênante. 

Dans tous les cas, l’approche envisagée actuellement pour censurer Dieudonné sur Internet est parfaitement contreproductive. On est même dans une certaine schizophrénie avec des médias qui critiquent Dieudonné et qui mettent dans leurs articles des liens vers des vidéos aux contenus particulièrement discutables, faisant de ce fait la promotion de l’humoriste qui ne peut que se satisfaire du nombre croissant du visionnage de ses vidéos. C’est ce qu’on appelle l’effet « Barbara Streisand », où ce que l’on cherche à dénoncer, à supprimer, se voit offrir une publicité sans pareil et devient connu de tous. 

Mais imaginons un instant que les hébergeurs acceptent de supprimer les vidéos de Dieudonné ; que se passerait-il ? Ses partisans mettraient à nouveau les vidéos en ligne sous un autre nom, modifieraient les informations des fichiers pour qu’ils ne soient pas repérés, se créant des codes entre eux pour savoir où les récupérer. Des plateformes inconnues du grand public seraient mises en place pour partager les vidéos entre partisans et laisser libre cours aux commentaires, sans réel filet de protection. 

Le vrai danger dans ce cas-là est que les pouvoirs publics (en particulier le Ministère de l’Intérieur avec son service de renseignement) auraient plus de difficultés pour quantifier et qualifier les informations sur Dieudonné, son public (nombre, raison sociale, etc…). Pour mieux comprendre et combattre ce que proclame Dieudonné, il n’est clairement pas dans l’intérêt du pouvoir de le pousser à se cacher et à poursuivre ses activités de manière dissimulée. 

De plus, la volonté de censurer de manière massive et sans doute prochainement de manière préventive les contenus publiés par Dieudonné pose deux problèmes majeurs : c’est dans une certaine mesure une atteinte aux droits de l’homme (rappelons qu’il y a encore quelques mois, les vidéos de Dieudonné ne posaient guère de problèmes alors qu’ils tenaient des propos sensiblement identiques à ceux d’aujourd’hui…) puisqu’une telle censure, organisée, décidée par le pouvoir, serait la porte d’entrée à d’autres censures qui ne feraient pas forcément l’objet d’un consensus des citoyens et de leurs représentants politiques. 

Mais c’est également une infantilisation des citoyens qui se dessine, via la censure. On prive l’internaute de sa liberté de jugement, de sa possibilité à confronter directement les propos de Dieudonné avec les vidéos de ses opposants (ce que les plateformes numériques permettent parfaitement). Un internaute peut très bien choisir de visionner une vidéo de Dieudonné par curiosité : devient-il pour autant antisémite ? Adhère-il pour autant aux propos de ce dernier ? Si le simple visionnage d’une vidéo implique que l’internaute est tacitement d’accord avec ce qui va être dit, cela pose de graves questions quant à la place du citoyen dans nos sociétés. 

Tribune publiée initialement le 12 janvier 2014 pour le Nouvel Observateur (Le Plus) (http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1123524-valls-veut-censurer-dieudonne-sur-le-web-une-croisade-perdue-d-avance.html)

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