vendredi 4 octobre 2013

Twitter, un outil diplomatique et géopolitique au service de l’Iran ?

Depuis quelques jours, les analyses se multiplient pour essayer d’interpréter la portée de l’échange entre le Président Obama et le président iranien Hassan Rohani. S’agit-il d’une posture du nouveau représentant de l’Iran, afin de gagner du temps concernant son programme nucléaire (dont on ne sait que peu de choses précises soit dit en passant) ? Certains le pensent et peuvent être confortés dans leur opinion par les récentes révélations du Washington Post concernant une cyber attaque (de grande ampleur selon les premiers indices fournis) de hackers iraniens contre des sites de la Navy. 

D’autres en revanche croient en une possible et positive évolution du régime iranien, suite au départ de Mahmoud Ahmadinejad qui, par ses nombreuses provocations (il est vrai que les Occidentaux n’ont pas vraiment œuvré à un rapprochement avec l’Iran également), avait mis le pays dans une position très inconfortable, avec un risque d’insécurité régionale accru. 

En effet, le nouveau président semble adopter, aussi bien sur le fond que sur la forme, une attitude plus en phase avec un dialogue d’ouverture et d’intensification des relations diplomatiques. Bien que l’échange Obama / Rohani n’ait abouti à rien de concret pour l’instant, force est de constater que c’est une première étape importante, qui laisse entrevoir un renouveau des relations américano-iraniennes, même s’il ne faut négliger pour autant les ultra-conservateurs iraniens ainsi que le gouvernement israélien, qui prend un malin plaisir à mettre en garde de façon un peu trop appuyée contre un possible double-discours de Rohani. 

Il y a un angle d’analyse assez intéressant qui laisse suggérer une évolution du régime : la géopolitique d’Internet. Dans de précédents papiers, je m’étais intéressé aux mesures prises par Téhéran pour « museler » l’internet iranien, qui s’apparente à certains égards à un immense intranet, tant les cybernautes iraniens ont accès à peu de services. En effet, les réseaux sociaux sont globalement inaccessibles, une véritable cyber surveillance existe, ciblant les opposants au régime qui profitent de la Toile pour faire entendre leur combat dans le monde entier. Toutefois, le régime est également conscient qu’il ne peut indéfiniment censurer le contenu d’Internet, les cybernautes utilisant des moyens technologiques parallèles pour passer outre les barrières numériques érigées par Téhéran. 

Dans cette perspective, le président Rohani a franchi une étape symbolique, mais à la dimension politique certaine, en communiquant sur Twitter avec le compte « @HassanRouhani ». Il a ainsi annoncé son entretien avec le Président Obama avant la conférence de presse de ce dernier. De la même façon qu’il a échangé plusieurs tweets (en anglais !) avec le fondateur de Twitter, Jack Dorsey, qui l’apostrophait gentiment quant à la possibilité pour les cybernautes iraniens de lire les tweets de leur dirigeant. Le Président Rohani a affirmé vouloir que son peuple puisse avoir accès à l’information globale, ce qui, si c’est vraiment la stratégie suivie, constituerait une véritable révolution !

Il n’est pas le seul à s’être lancé sur le site américain de micro-blogging : son ministre des affaires étrangères, Javad Zarif, a publié quelques tweets (une vingtaine pour l’instant contre plusieurs milliers pour Rohani, sans nul doute aidé par des « petites mains numériques ») dont un souhaitant « Roch Hachana » le 5 septembre dernier !

Quels enseignements peut-on tirer de cette « ouverture cybernétique » de membres du pouvoir iranien, qui peut dans une certaine mesure être contrebalancée par la présidence iranienne elle-même qui a réfuté le caractère officiel du compte « @HassanRouhani » ?  

1. Il est surprenant, dans une période post-Snowden, de voir des responsables iraniens utiliser des services numériques américains, dans un contexte d’affrontements cybernétiques certains (on se souvient de l’affaire Stuxnet, mais aussi de l’appui logistique américain à des dissidents iraniens pour communiquer). 

2. Il est encore plus étrange de voir ces deux adeptes de Twitter communiquer en anglais, ce qui peut laisser penser à première vue que leurs messages s’adressent avant tout à l’Occident plutôt qu’à leur propre population. 

3. Cette initiative peut être perçue également comme une volonté du nouveau président de dialoguer avec l’extérieur mais aussi de montrer à une jeunesse iranienne qui se sent incomprise de ses dirigeants qu’il adopte les mêmes outils de communication qu’elle. 

Par ailleurs, d’un point de vue plus général, il est fascinant de constater à quel point les technologies de l’information et de la communication façonnent la stratégie de communication des dirigeants du monde qui, en dépit de leurs différences, se retrouvent à utiliser les mêmes services internet. De plus en plus, on assiste à des compte-rendus de sommets ministériels en temps réel, les acteurs politiques prenant parfois le risque de ne pas respecter les règles élémentaires de la vie diplomatique. 

Or, comme l’a rappelé l’affaire Snowden, l’information n’est pas toujours la propriété de celui qui la crée : elle peut être dupliquée, détournée, surveillée. Des outils comme Twitter permettent aux chancelleries ou aux représentants politiques des Etats d’établir une communication plus « directe » avec le cybernaute / citoyen, mais à quel prix ? En désacralisant la parole publique, en laissant penser que des événements complexes peuvent être résumés en 140 signes et ce de façon instantanée ?

La présence numérique iranienne dans le cyberespace, telle qu’elle se manifeste depuis quelques jours, est en tout cas une nouvelle intéressante, sans doute bonne d’ailleurs, mais il faudra voir sur plusieurs mois, voire plusieurs années, avant d’être sûr de l’évolution du cyberespace iranien. 




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