jeudi 24 octobre 2013

Merkel sur écoute, la France espionnée: l'Europe ne fait pas le poids face à la NSA

L’année 2013 aura assurément été très délicate à gérer pour les Etats-Unis et en particulier pour le Président Obama, pourtant réélu pour un second mandat à la tête de l’état le plus puissant de la planète. Il a suffi d’un homme, Edward Snowden, pour fissurer de façon plus ou moins profonde le puissant édifice de la politique extérieure américaine. Ou plutôt, si l’on regarde les choses d’un autre point de vue, le monde entier a assisté à la démonstration de la faiblesse de services de renseignement américains considérés comme parmi les plus efficaces au monde. En effet, un service de renseignement qui se fait dérober ses secrets perd de sa puissance. 

En volant des données confidentielles de la NSA, et surtout en décidant de les divulguer au monde entier via le relais de la presse (collaboration de nombreux journaux au premier rang desquels le Guardian) à des moments –stratégiques- prédéterminés (révélations juste avant la rencontre sino-américaine portant sur les questions cybernétiques), l’ancien agent de la CIA a réussi quelque chose à la fois majeur par les risques qu’il a pris (la prison l’attend s’il retourne aux USA) mais aussi quelque peu surestimé si l’on regarde dans le détail ce sur quoi cela a débouché. 

En démontrant via des preuves difficilement réfutables que la NSA, aidée par d’autres agences, espionne à une très grande échelle les communications de la planète, qu’il s’agisse de citoyens américains ou non, de présumés terroristes ou de personnalités dignes d’intérêt pour les activités économiques américaines, Snowden a révélé au grand jour ce que beaucoup (du moins ce qui s’intéressaient aux questions de renseignement) supposaient déjà. Dès les années 90, des informations circulaient quant aux capacités américaines d’écoute et d’interception des communications à l’échelle planétaire via le réseau Echelon. La grande différence justement est que Snowden a révélé le fonctionnement, avec plus ou moins de détails, des activités d’espionnage mais aussi des dérives qu’elles ont engendrées. C’est un peu comme si demain, un « lanceur d’alerte » contactait un média français pour lui fournir des informations détaillées et secrètes sur toutes les activités en cours de la DGSE à l’échelle mondiale. Nul doute que l’onde de choc politico-médiatique serait puissante et dévastatrice pour les acteurs en jeu ! 

Réfugié en Russie contre la promesse faite au Président Poutine de ne plus procéder à des révélations de document, Edward Snowden fait pourtant encore parler de lui grâce au jeu de dupe qu’il a façonné avec le Président russe. En effet, il était très probable, et les événements le montrent, que Snowden avait confié à des tiers de futurs documents à révéler une fois qu’il serait en Russie. Cela lui permet de maintenir la pression sur les Etats-Unis, mais aussi de garder une certaine valeur pour son hôte russe. 

Les dernières révélations faites par le quotidien Le Monde n’ont rien d’exceptionnelles : elles font la Une des médias pour la simple raison qu’elles concernent directement la France. Y a-t-il quelque chose de surprenant à ce que la NSA surveille Wanadoo (devenu Orange, un des principaux FAI français) et Alcatel Lucent (société française et américaine au savoir-faire reconnu dans la construction des câbles de communication sous-marins) ? Non, cela s’appelle du renseignement économique ! C’est certes condamnable d’un point de vue moral puisque la France et les Etats-Unis sont alliés, mais la réalité des relations internationales est telle que l’espionnage, et le cyberespionnage désormais, sont des activités qui font fi des notions d’alliés et d’ennemis. Ce sont des pratiques mondiales qui servent les intérêts des Etats qui les utilisent. 

D’où une certaine incompréhension devant les réactions des dirigeants politiques français qui se sont offusqués devant les médias du comportement de leur allié, sans préciser qu’ils agissent de la même façon, avec certes moins de moyens et de résultats. Les « indignations d’octobre » rappellent furieusement les « indignations de juillet », avec le même vocabulaire employé, où l’on attend un « arrêt immédiat » des activités d’espionnage tout en demandant « des réponses ». On voit bien que les mois s’écoulent sans que rien n’avance. 

La dernière « révélation » voudrait que la Chancelière Merkel ait eu des informations quant à une mise sur écoute de son téléphone portable, ce qu’a nié le Président Obama qui s’est entretenu avec elle. Cela pose d’ailleurs une question importante : quid de l’efficacité des services de renseignement européens, incapables apparemment de protéger leurs territoires d’espionnage ? En vérité, il y a comme une sorte de contrat tacite entre les puissances numériques, où le cyberespionnage est pratiqué par tous, avec des dérives c’est certain.

C’est dans ce contexte que s’inscrit l’annonce du Président Hollande de la mise en place d’une « coopération bilatérale » avec les USA entre les services de renseignement ; cependant, force est de constater que l’initiative, agréable sur le papier, est un écran de fumée. Les services français et américains coopèrent déjà dans le cadre de la lutte contre le terrorisme et contre d’autres menaces ; le vrai problème concerne l’utilisation des capacités technologiques américaines par la NSA à des fins purement politiques et économiques via l’écoute des dirigeants politiques, des chefs d’entreprise, etc… Il est peu probable que les Etats-Unis soient des partenaires dociles sur ce sujet…

Ce qui apparaît dans cette histoire, et qui se confirme avec la réponse américaine aux révélations du Monde (pour schématiser « vous exagérez un peu mais de toute façon nous ne sommes pas les seuls à faire ça »), c’est que les Etats-Unis ont atteint un tel niveau de puissance dans le champ du cyberespace, qu’ils ne se sentent pas au final en si grand danger, malgré les révélations de Snowden. Certes, Obama a promis de repenser le cadre légal des activités de la NSA en la matière, mais il s’agira d’habillage qui n’enlève rien au cœur de l’action de l’agence. Les Etats-Unis tentent de dédramatiser auprès de leurs alliés ces révélations, mais ceci dans l’unique but d’abaisser la tension médiatique, voire diplomatique. Les menaces de rupture de négociations diplomatiques et économiques ne sont pour la plupart que des paroles. 

Le vrai problème qui est révélé au fur et à mesure, c’est que les pays européens ont laissé leur allié américain devenir LA super-puissance numérique, profitant de budgets conséquents, d’entreprises dans le secteur des NTIC toujours plus nombreuses et innovantes et de liens entre les secteurs économiques et militaires toujours plus forts. L’Union européenne a plus qu’un train de retard dans ce domaine, même si elle cherche à se mobiliser. Les cybernautes européens (mais pas seulement !) ont profité des services numériques américains (Google, Facebook, Twitter, Microsoft, etc…), aussi bien efficaces que peu onéreux, permettant à ces derniers de se démocratiser à une vitesse fulgurante. En échange de cet accès aux nouvelles technologies, les cybernautes ont pris le risque (consciemment ou pas, c’est un autre débat) d’ « ex-territorialiser » leurs informations personnelles, les cédant à des puissances qu’ils ne connaissent pas vraiment et contre qui elles ne peuvent pas se retourner. Les Etats européens sont relativement impuissants dans leur lutte contre ces puissances économiques au service du soft & hard power américain, qui se sont assurées des protections légales de haut vol. 

Le combat des Etats européens, à défaut de porter sur la dimension juridique, complexe et au résultat incertain et assurément lointain, doit être concentré sur des politiques d’innovation massives à destination d’entreprises européennes des NTIC afin de créer rapidement des géants numériques européens, à même de contrebalancer la quasi « hyper cyber puissance américaine » et d’offrir aux cybernautes un cyberespace sûr.


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