mardi 11 juin 2013

Révélations sur « American Big Brother » : une surprise ? Quelle surprise ?

Depuis plusieurs jours, les autorités américaines cherchent à se sortir du « nationalspygate », révélé par plusieurs médias dont le Guardian et le Washington Post qui affinent leurs révélations avec un degré de précision remarquable. En effet, selon les informations disponibles à ce jour, les services de renseignement américains, NSA (National Security Agency) en tête, interceptent depuis des années à la fois les communications téléphoniques de citoyens américains dans le cadre d’un accord avec l’opérateur Verizon, mais aussi les communications électroniques de cybernautes étrangers (il s’agit du programme Prism) utilisant des services de sociétés informatiques américaines telles que Microsoft, Facebook, Google… 

Une certaine cacophonie a régné dans un premier temps avec des démentis de plusieurs sociétés visées avant la publication de communiqués aussi imprécis que possibles, disant tout et leur contraire, tant il est vrai qu’elles ne veulent pas donner l’image d’entreprises alliées de la NSA, sous peine de perdre leurs clients. 

La réaction de l’Administration a en revanche eu le mérite d’être claire et franche, à défaut d’être tout à fait juste. Le Président Obama a ainsi déclaré que « personne n'écoute vos appels téléphoniques. La communauté du renseignement examine les numéros de téléphone et la durée des appels. Ils ne regardent pas le nom des gens. Ils n'examinent pas le contenu », ce qui est en partie faux puisque l’on connaît l’existence de programmes examinant le contenu des conversations, qui se sont d’ailleurs perfectionnés ces dernières années. Et le Président d’ajouter : « Vous ne pouvez pas avoir 100 % de sécurité et 100 % de confidentialité et zéro inconvénients. » La phrase peut sembler choquante à première vue, même si en vérité, elle est d’une évidence redoutable d’un point de vue stratégique. Pour assurer au mieux la sécurité des citoyens, le pouvoir doit avoir les informations clés en sa possession pour éviter que des drames se produisent. L’exercice est délicat lorsque la collecte d’informations, à défaut d’être ciblée, répond à une logique de « bulldozer », où tout est enregistré sans aucune distinction, sélection… D’où un certain scepticisme quant à la déclaration du Président Obama qui semble se féliciter de la politique menée jusqu’à présent en affirmant : « nous avons trouvé le bon équilibre ». 

Le vrai problème dans cette affaire n’est pas tant de savoir que les services de renseignement américains collectent des informations auprès de sociétés, mais bien qu’il s’agit d’un phénomène généralisé, d’une ampleur considérable, orchestré à l’aveugle et touchant tous les citoyens sans motif réel si ce n’est de tout enregistrer. On peut d’ailleurs au passage s’interroger quant à l’utilité réelle d’un tel stock d’informations : certes le renseignement américain développe des outils techniques intéressants pour exploiter le Big Data, mais ce dernier ne saurait être le Graal de la sécurité absolue. Au contraire, en pensant assurer plus de sécurité avec toujours plus d’informations non ciblées, le renseignement prend le risque d’être noyé et de manquer l’essentiel. Certes, l’Administration a beau jeu de lister les attentas évités « grâce » à sa récolte d’informations numériques, mais les attentats de Boston ont montré que le pire pouvait toujours être commis. 

Ce qui est surprenant dans cette histoire, où chaque jour apporte son lot de nouvelles (ainsi d’autres opérateurs téléphoniques auraient été sollicités par la NSA, ce qui est fort probable), c’est la réaction des médias et des cybernautes qui crient aux mesures liberticides et à l’espionnage de leurs vies privées, feignant d’être surpris de telles activités et dénonçant à tout-va l’émergence de Big Brother. Certes, nous nous rapprochons toujours un peu plus de cette triste prophétie racontée par G. Orwell dans 1984, avec un Google qui s’affirme comme une puissance géopolitique de premier ordre, n’hésitant pas à théoriser la fin de l’anonymat numérique et la constitution ad vitam aeternam d’un dossier numérique pour tous, par la voix d’Eric Schmidt dans l’ouvrage The New Digital Age paru cette année. 

Mais en vérité, ce sont les cybernautes eux-mêmes qui alimentent le Big Brother numérique en puissance. Là où il fallait des années aux services de renseignement pour établir le profil d’un individu, il leur suffit désormais de quelques heures pour le faire, grâce aux informations personnelles que nous laissons tous en ligne. Que ce soit une recherche sur Google, l’établissement de liens sociaux sur Facebook, professionnels sur Linkedin, l’envoi de mails personnels ou professionnels, nous laissons constamment les traces de notre empreinte numérique. On peut tout à fait le déplorer, mais cela reviendrait à se voiler la face, car chacun a bien dû à un moment se demander quel intérêt ont des sociétés comme Google ou Facebook à proposer autant de services perfectionnés et gratuits. Tout simplement parce que tous ceux qui utilisent ces services ne sont pas que des utilisateurs, mais avant tout des clients qui enrichissent ces entreprises chaque fois qu’ils mettent en ligne une information les concernant. Au nom de la gratuité et de la facilité d’accès, nous avons renoncé à la préservation de notre vie privée. 

La simple lecture des conditions d’utilisation des services concernés (Microsoft, Google, Yahoo…) montrerait à chacun les capacités « monstrueusement formidables » de ces derniers et ferait sans doute hésiter le cybernaute à signer en un clic un document, acte qu’il fait aujourd’hui sans s’interroger. Il y avait déjà eu des alertes par le passé, des fuites quant à la concentration des informations stockées par ces géants de l’Internet (Facebook surtout) et par les liens qu’ils entretiennent avec les pouvoirs en place. Julian Assange peut être critiqué sur beaucoup d’aspects concernant ses méthodes, mais on ne saurait lui reprocher les multiples avertissements lancés ces dernières années contre cette fin de l’anonymat programmée et les dérives qui en découlent. 

Il reste néanmoins de l’espoir : soulignons tout d’abord le courage d’Edward Snowden, ancien de la CIA et source du Guardian qui a accepté de lui-même de dévoiler son identité au grand jour, prenant le risque d’être extradé de Hong-Kong (là où il vit depuis trois semaines) vers les Etats-Unis pour être jugé et sans doute condamné. Cela montre que le renseignement numérique aura beau être toujours plus perfectionné, il n’en demeure pas moins que des failles subsisteront et en particulier des failles humaines dans le cas présent, où la conscience d’un individu l’a conduit à agir ainsi. On peut au passage se demander de quelle façon Edward Snowden, travaillant pour un sous-traitant du Département d’Etat a réussi à accéder à des documents confidentiels et surtout à les dupliquer pour les partager avec la presse… Quid de la sécurité de ces infrastructures censées être inviolables ?

La seconde source d’espoir peut venir justement de l’électrochoc créé par cette annonce qui fragilise, pour l’instant du moins, l’Administration américaine, et qui pourrait inciter les cybernautes à « penser » leur rôle d’utilisateur, ce dernier n’étant pas anodin et pouvant leur nuire dans certains cas. Cela doit passer par une meilleure compréhension des mécanismes régissant Internet et par une réappropriation du réseau par ses membres. Il y a des technologies pour cela, accessibles à tous, comme le réseau TOR, la cryptographie… Cela demande juste un peu de temps à chacun.

L’ironie dans cette affaire, c’est que les Etats-Unis défendent l’idée d’un Internet universel, mettant au pilori des puissances numériques comme la Chine qui s’est appropriée d’une manière poussée son cyberespace, alors qu’ils mènent une politique sécuritaire vis-à-vis du numérique si extrême dans son intensité et dans sa globalité car elle va créer de la méfiance dans les pays qui font jusqu’à présent appel aux entreprises américaines. L’Europe a une carte à jouer sur ce sujet et les informations qui circulent à Bruxelles quant à la protection des données numériques privées des cybernautes laissent augurer un cyberespace plus sûr. Mais il est fort probable que les entreprises américaines impliquées dans cette affaire vont user et abuser de leurs capacités en matière de lobbying pour renforcer leur présence à l’étranger, permettant ainsi au renseignement américain d’en savoir toujours plus. 

Les Etats ne doivent pas céder face à ces géants numériques ; ils doivent légiférer pour protéger le cybernaute d’une vie numérique qui lui échappe. Il est simplement regrettable qu’un excès de pouvoir d’une agence de renseignement d’un pays oblige des Etats à répondre, alors que le Réseau était censé se faire fi des frontières… Le cyberespace est décidément un champ d’affrontements numériques croissant, où une guerre d’influence se fait jour, alimentée par des entreprises œuvrant avec les autorités de leurs pays. 


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