lundi 24 juin 2013

Affaire Snowden : y a-t-il une nouvelle donne géopolitique ?

Il semble que le feuilleton Snowden ne soit pas prêt de s’arrêter. L’ancien analyste de la CIA, ayant travaillé pour un sous-traitant de la NSA avant de divulguer à la presse les techniques d’écoutes à grande échelle menées par le service de renseignement américain, semble se jouer des menaces américaines. Réfugié à Hong Kong depuis le 20 mai dernier, selon plusieurs sources d’informations concordantes, il se serait envolé pour la Russie ce week-end, avant de partir pour l’Amérique du Sud, l’Equateur étant sans doute sa destination finale puisque le chef de la diplomatie équatorienne a indiqué sur Twitter que l’Américain avait fait une demande d’asile. Bien qu’il soit certain que nous ne sommes qu’au milieu de cette histoire pour le moins rocambolesque, on peut déjà en tirer plusieurs enseignements d’un point de vue géopolitique.

Rappelons avant tout chose que l’espionnage, tel que révélé par Snowden, est loin d’être une pratique nouvelle seulement exercée par les Etats-Unis. Toutes les puissances, à des degrés divers il est vrai en fonction de leurs moyens techniques et financiers, se livrent à de l’espionnage. Ce dernier fait de plus en plus appel aux technologies numériques, pour la bonne et simple raison que la plupart des communications civiles et militaires passent aujourd’hui par le cyberespace. Et fait important pour être souligné, contrairement à ce qui est généralement affirmé, le cyberespace n’a rien de virtuel : il repose sur des infrastructures bien physiques, qu’il s’agisse de câbles sous-marin pour acheminer des connexions d’un continent à l’autre, d’immenses bâtiments stockant des milliers de serveurs où sont enregistrées des données du monde entier. Ces lieux ont une importance stratégique réelle car qui les contrôle (ou les espionne) a un ascendant certain sur ses concurrents.

Les Etats-Unis sont généralement présentés comme la superpuissance du cyberespace, en raison à la fois de leur puissance politique et économique mais aussi grâce au secteur des NTIC, où ils sont le leader mondial à aujourd’hui. Ils conçoivent le cyberespace comme un moyen d’accroître leur influence et d’inciter les autres puissances à adopter leurs codes. Or, qui dit règle dit respect ou non de ces dites-règles, avec une catégorisation des pays qui en découle. Les Etats-Unis critiquent ouvertement les pays soupçonnés d’utiliser Internet pour espionner, contrôler les internautes, via des logiciels d’écoute ou de censure. La Chine, des pays du Moyen-Orient, la Russie sont souvent présentés par les officiels américains comme des ennemis d’Internet, qu’il faut pousser à adopter le même mode d’utilisation du Web que celui des Etats-Unis.

Or, pour imposer une norme, encore faut-il être soi-même irréprochable ! Les puissances visées par les Etats-Unis ont jusqu’à présent « fait le dos rond », poursuivant leurs programmes de contrôle / surveillance d’Internet et feignant l’ignorance en cas de critiques américaines trop ciblées. Mais un véritable basculement s’est opéré avec les révélations de Snowden, qui ont mis fin au mirage selon lequel les Etats-Unis seraient une puissance numérique vertueuse, protectrice de la vie privée des internautes et soucieuse d’un contrôle numérique adapté aux menaces. Il ne s’agit pas ici de remettre en cause l’idée de surveillance des réseaux, qui peut répondre à un impératif sécuritaire lorsqu’elle est ciblée sur des individus précis, après des soupçons fondés. Il est davantage question de critiquer un espionnage si massif qu’il fait penser dans une certaine mesure à Big Brother.

Par sa dénonciation des pratiques de la NSA, Snowden a donné aux puissances « adverses » des Etats-Unis les éléments suffisants pour critiquer cette dernière, et surtout pour relativiser la portée de son message politique. Il y a comme un plaisir non dissimulé dans les déclarations chinoises et russes qui reprennent quasiment mot pour mot les déclarations américaines prônant la liberté sur la Toile pour les retourner contre les Etats-Unis. Un véritable effet de renversement s’opère, les puissances critiquées hier devenant celles qui font la leçon à l’élève supposé modèle. Les Etats-Unis voient ainsi une part importante de leur doctrine en matière de politique étrangère délégitimée, et ce d’autant plus que les puissances comme la Chine ou la Russie refusent de se soumettre face aux menaces américaines toujours plus fortes. Les Etats-Unis parlent de changements profonds dans les relations diplomatiques pour tout pays apportant un soutien politique ou logistique à Snowden, mais force est de constater que le message américain n’est plus audible !

Snowden peut ainsi voyager et demeurer libre si l’Equateur accepte sa demande d’asile. La propagande américaine cherche à le présenter comme un traître qui sert les intérêts de puissances numériques adverses des Etats-Unis. Il est vrai que le timing des révélations de l’ancien agent de la CIA est intéressant au niveau politique car tout s’est fait quelques jours avant la rencontre sino-américaine, où la problématique cybernétique a été abordée, fragilisant ainsi Obama qui cherchait pourtant à faire pression sur son partenaire chinois, soupçonné d’être responsable de nombreuses cyberattaques. Mais faire de Snowden un espion à la solde de la Chine ou de la Russie, comme l’ont fait des représentants américains,  n’est que pure spéculation !

La stratégie américaine consistant à envenimer une affaire déjà très délicate n’est clairement pas la bonne solution, car elle tend à « victimiser » Snowden et à faire passer les Etats-Unis pour une puissance liberticide, l’éloignant de ses partenaires, troublés par son comportement. La stratégie est d’autant plus à risque que plusieurs informations laissent à penser que nous n’en sommes qu’au début des révélations. Un entêtement de l’Administration Obama lui ferait perdre certainement de son aura.

Concernant les puissances qui facilitent le passage entre les mailles du filet américain de Snowden, il serait erroné d’y voir une coalition structurée de pays animés par un anti-américanisme commun. La réalité est bien plus contrastée, chaque pays cherchant avant tout à affirmer sa souveraineté et à démontrer son non-alignement sur les positions américaines, aujourd’hui critiquables. Snowden n’est qu’un pion sur l’échiquier des puissances qui ont chacune leur propre stratégie concernant Internet. Il est certes aisé de les mettre dans le même panier des puissances peu fréquentables, mais cela ne repose sur aucune réalité géopolitique concrète.


Ce que l’on peut retenir en tout cas, c’est que la parole des Etats-Unis a perdu de son influence face à des puissances qui s’affirment de plus en plus, et qui entendent contester à la première puissance mondiale son « droit » à juger les autres, alors qu’elle-même se livre aux mêmes activités dans le cyberespace. Vers un rééquilibrage des puissances dans le cyberespace ? Nous n’en sommes qu’au début mais c’est clairement le chemin qui est tracé. 

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