mardi 9 avril 2013

L’erreur stratégique des Anonymous


Le week-end a été marqué entre autres par l’annonce d’une cyberattaque menée par les Anonymous contre l’Etat d’Israël. Les médias se sont immédiatement emparés de l’affaire, y voyant l’exemple parfait d’une cyberguerre. La réalité est cependant plus complexe et tient entre autres à la nature même des assaillants.

Dans toute analyse de cyberattaque, il convient de faire preuve de prudence et de chercher des réponses (ce qui n’est pas toujours possible pour des raisons de sécurité nationale) aux questions suivantes :
-          Qui sont les protagonistes de l’attaque ?
-          Quels sont les objectifs des assaillants ?
-          Quel est le degré de  technicité de l’attaque ?
-          L’attaque a-t-elle atteint sa cible ?
-          Quelles répercussions ? Evénement anecdotique ou moment fort d’une stratégie globale ?

Dans le cas présent, des pirates informatiques se revendiquant du groupe Anonymous auraient lancé à partir de samedi jusqu’à dimanche des cyberattaques missives contre de nombreux sites israéliens, aussi bien privés (petites et moyennes entreprises) que publiques et institutionnels (sites du Premier Ministre, du Ministère de la Défense…). D’après le site Hackers News, ce serait près de 60 millions de tentatives de cyberattaques qui auraient été lancées. Le nombre évidemment impressionnant n’est cependant pas une preuve de la puissance de cette cyberattaque globale, la puissance se mesurant avant tout par rapport aux dégâts causés.

Les Anonymous, s’il s’agit vraiment de ce groupe, avaient pour objectif d’ « effacer Israël du cyberespace », ce qui renvoie à une rhétorique des ennemis d’Israël pour le moins condamnable et qui est avant tout idiot à la fois d’un point de vue technique que d’un point de vue stratégique. En effet, Israël est l’un des Etats les mieux préparés aujourd’hui pour lutter contre les cybermenaces ; il est difficilement envisageable par ailleurs qu’un Etat puisse se voir exclure aussi facilement du cyberespace…

La cyberattaque répondait également à une volonté d’afficher sa solidarité avec le peuple palestinien, mais force est de constater que le discours des cyber assaillants a sensiblement évolué. En effet, jusqu’à présent, à l’exception du cas israélien, le combat des Anonymous était porté contre les structures accusées d’enfreindre les libertés des citoyens et en particulier l’accès à Internet, considéré comme un droit fondamental. Certes, ils participaient ainsi à des événements politiques majeurs (Printemps arabe, guerre en Syrie…) mais en cherchant toujours à maintenir une certaine distance pour ne pas être instrumentalisés.

Dans le cas qui nous occupe, la motivation politique prime avant celle du souci de permettre au peuple palestinien de s’exprimer sur la Toile. Le discours des Anonymous est sans équivoque : « Vous n'avez pas cessé vos colonies illégales. Vous n'avez pas respecté le cessez-le-feu. Vous avez montré que vous ne respectez pas le droit international ». Rappelons que cette intervention dans les affaires diplomatiques et militaires entre Israël et les autorités palestiniennes avait déjà eu un précédent : en novembre 2012, une véritable « guerre de l’information » avait opposé Israël, très actif sur la Toile pour défendre son image, aux Anonymous qui cherchaient à perturber leur communication pendant des incursions israéliennes dans la bande de Gaza.

Concernant la cyberattaque en elle-même, elle est constituée d’actions (déphasage de site, attaques par déni de services) ne nécessitant pas de connaissances techniques d’un très haut niveau, le nombre d’ordinateurs mobilisés jouant en grande partie pour l’efficacité de la cyberattaque. Mais comme l’ont rapporté les autorités israéliennes, les attaques ont été relativement bien contenues et les sites visés ont rapidement recommencé à fonctionner.

Si la cyberattaque n’avait pas été revendiquée et commentée en direct, cela n’aurait pas fait l’objet de toute cette attention, mais son échec montre au grand jour les faiblesses des Anonymous. Dans le monde des hackers, le discours n’a que peu d’intérêt, seuls les « exploits » des pirates permettent de juger de leur valeur. Les Anonymous ont donc subi une défaite ce week-end, mais pouvait-il en être autrement ?

En refusant de se structurer efficacement, en privilégiant les associations de circonstance (opposition à Israël, contre des personnalités politiques ou médiatiques internationales, contre des groupes comme l’Eglise de Scientologie),  les Anonymous prennent le risque de voir leur message initial (défendre la liberté d’accès à l’information pour permettre au cybernaute de choisir en connaissance de cause) perverti au profit de causes plus ou moins défendables. En outre, chaque échec, chaque annonce non suivi d’actes (on se souvient qu’il était question que « Wall Street tombe » en novembre 2011 par exemple) rendent plus confus ce groupe.

Assiste-on à une « nouvelle version » des Anonymous, qui seraient comme des appuis à des combats politiques entre différentes factions ? Quelle différence y aurait-il dans ce cas avec les protagonistes du conflit syrien par exemple, qui se serviraient de la Toile comme d’un support d’accompagnement à leurs actions armées ?

En outre, mis à part leurs débuts, les Anonymous d’aujourd’hui ne semblent plus en mesure de réaliser des exploits techniques, à même de perturber réellement les entités qu’ils combattent, comme dans le cas de la Corée du Nord par exemple (les détournements d’image du dictateur nord-coréen font sourire, mais n’empêchent pas le régime de perfectionner sa censure). En se banalisant, en occultant ses deux fondamentaux (une efficacité technologique redoutable au service d’une structure idéologique universelle d’accès à l’information), les Anonymous s’auto-affaiblissent alors que d’autres entités, comme Telecomix, démontrent remarquablement leur puissance.

Dans cette histoire de cyberattaque entre Israël et les Anonymous, les premiers sont clairement les vainqueurs et cette situation doit nous inviter à nous interroger quant à la tendance actuelle qui voit les Etats palier leurs défaillances passées, pour s’affirmer davantage sur le cyberespace… pour le meilleur et pour le pire sans doute.

Tribune publiée initialement le 9 avril 2013 pour le Nouvel Observateur (Le Plus) (http://leplus.nouvelobs.com/contribution/813270-les-anonymous-attaquent-israel-une-grosse-erreur-strategique.html)

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