vendredi 11 janvier 2013

Google: le jeu trouble d’Eric Schmidt en Corée du Nord


En début de semaine, le président de Google, Eric Schmidt s’est rendu en Corée du Nord, accompagnant une mission américaine d’une dizaine de membres encadrée par l’ancien gouverneur du Nouveau-Mexique et ancien ambassadeur des Etats-Unis à l’ONU Bill Richardson. L’organisation de cette visite avait déjà suscité plusieurs polémiques et pour trois raisons :

-          Les objectifs de la mission n’ont pas été clairement indiqués même s’il paraissait fortement probable qu’il s’agissait d’une initiative visant à faire libérer un américano-coréen, Kenneth Bae, accusé de crime contre l’Etat et qui aurait, selon des sources sud-coréennes, eu en sa possession des vidéos montrant des scènes d’exécution de dissidents. La prudence doit cependant être de mise, tant il est difficile de confirmer ces informations.

-          Il s’agit en tout cas d’une initiative privée qui est loin de faire l’unanimité au sein du pouvoir américain, comme en témoignent les déclarations du Département d’Etat qui a critiqué le calendrier choisi, très maladroit. En effet, cette tentative de négociation de libération intervient moins d’un mois après la mise en orbite par la Corée du Nord d’un satellite, qui même s’il ne semble plus fonctionner désormais, est une manifestation du savoir technique nord-coréen, transposable sur le champ militaire. 

-          Mais surtout, cette mission a été fortement médiatisée de par la présence du président de Google Eric Schmidt. Les raisons de sa venue sont pour le moins obscures et au moment où cet article est écrit, en dépit d’une conférence de presse d’Eric Schmidt, on ne peut qu’émettre des conjectures et s’interroger quant à la portée politique, voire symbolique, d’un tel événement.


L’information avait déjà commencé à fuiter la semaine dernière quant à la présence du président de Google. Ce dernier a rapidement précisé qu’il se rendait sur place à titre individuel et non en tant que dirigeant d’un des géants mondiaux de l’internet. Pourtant, les propos tenus aujourd’hui lors de sa conférence de presse semblent laisser supposer le contraire. En demandant à la Corée du Nord de s’ouvrir davantage au monde extérieur et de permettre à la population d’accéder réellement à internet, Eric Schmidt agit avec une double casquette : celle de président d’un géant mondial de l’internet et celle également de porte-parole des valeurs et de la doctrine américaine, qui voit dans l’Internet un moyen de démocratisation et de lutte contre les dictatures.

Mais des interrogations demeurent : outre le fait que la mission s’est soldée par un échec, on peut se demander quel est l’intérêt de Schmidt dans cette mission, et par voie de conséquence de Google ?
La Corée du Nord a un cyberespace clos, caractérisé par un intranet national avec quelques services accessibles, le tout soumis à une puissante censure. Une minorité de la population a accès à internet néanmoins : il s’agit des officiels du régime, des diplomates et de personnes accréditées pour des missions spécifiques. De plus, des contenus venus de l’étranger parviennent à circuler dans le pays, grâce à l’utilisation d’outils technologiques ne nécessitant pas de connexion internet, comme les clés usb par exemple qui peuvent stocker textes, images et vidéos.

Certains ont vu dans la venue de Schmidt une volonté de se créer un nouveau marché, mais cet argument est difficilement acceptable : la Corée du Nord, bien qu’ayant un potentiel d’internautes conséquent, n’est pas un enjeu économique premier pour l’entreprise américaine. De plus, une telle pénétration du marché nord-coréen, alors que celui-ci est toujours inscrit dans un régime dictatorial, impliquerait des modifications substantielles des services de Google pour répondre aux exigences du régime. Cela ne nuirait-il pas à la crédibilité et à l’image du géant de l’Internet ? 
En outre, on peut supposer que le Département d’Etat ne resterait pas là les bras croisés et qu’il exigerait des assurances de la part de Google.

L’argument économique ne semblant pas être pertinent, ne peut-on pas voir dans l’initiative d’Eric Schmidt une tactique politique, appuyée par l’Administration Obama? En effet, suite à la provocation de décembre, les Etats-Unis ne peuvent officiellement afficher une volonté de négociation, sous peine de passer pour des faibles et de donner raison à la logique, pourtant dramatique, des dirigeants nord-coréens de jouer la carte de la provocation nucléaire pour obtenir ce qu’ils veulent.

Ils se doivent pour autant d’agir et de profiter du fait que Kim Jong-eun n’est au pouvoir que depuis un an. Une carte est à jouer, d’autant plus que le 1er janvier 2013, le dirigeant nord-coréen a prononcé un discours à la télévision appelant à « cesser la confrontation entre le Nord et le Sud » et à faire du pays un « géant économique ». Sans pour autant juger de la valeur réelle de telles affirmations, on peut y voir un message visant à l’apaisement, message qui aurait pu servir de déclencheur à la venue du président de Google. Ce dernier aurait ainsi joué le rôle de l’avant-garde, afin de voir si le régime demeure dans la posture ou s’il est disposé à l’ouverture. Les premières informations disponibles ne semblent pas être très optimistes en tout cas.
Il ne faut cependant préjuger de rien, car il est fortement probable que le message adressé à la presse par Monsieur Schmidt est très édulcoré et que les informations réellement cruciales seront réservées au Département d’Etat.

Cet événement montre en tout cas le poids croissant des géants de l’Internet dans la diplomatie américaine qui fait de l’Internet un vecteur d’influence majeur. Reste que cette association public / privé peut être susceptible de créer des dissonances dans le discours stratégique…  

Tribune publiée initialement le 10 janvier 2013 au Plus du Nouvel Obs (http://leplus.nouvelobs.com/contribution/757968-google-le-jeu-trouble-d-eric-schmidt-en-coree-du-nord.html)

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