mardi 18 décembre 2012

Internet : la mauvaise surprise de Dubaï


Il était prévisible que les négociations seraient nombreuses, complexes et que des concessions seraient indispensables. Néanmoins, l’espoir d’aboutir à un accord était clairement affiché, ne serait-ce que parce que l’ancien traité datait de 1988 et qu’il était clairement devenu obsolète, ne prenant pas en compte la dimension « internet ».

Et pourtant, la conférence mondiale de l’UIT (Union internationale des télécommunications) qui se tenait à Dubaï les deux premières semaines de décembre a bien abouti à un échec, voire à un fiasco. Les organisateurs affichaient pourtant un optimisme constant, relayé par les médias ; ces derniers ont cependant très vite changé de regard lorsque les divisions entre participants sont devenues irréconciliables le 13 décembre, soit la veille de la clôture de la conférence. Il est vrai que les enjeux de cette conférence ont été à la fois sous-estimés et parfois déviés de leur but premier par les commentateurs.

Pour faire simple, l’objectif était de « moderniser » l’UIT de telle façon qu’elle soit capable de répondre aux réalités techniques et aux enjeux technologiques qui affectent la géopolitique du cyberespace. Pour rappel, l’UIT est une agence de l’ONU composée de 193 membres ayant vocation à s’entendre pour un fonctionnement optimal à l’international des télécommunications. Toutefois, force est de constater que la mission première de cette conférence s’est transformée en une réflexion, et accessoirement en une lutte d’influence concernant la place d’Internet dans nos sociétés. Avant même la conférence, des fuites –savamment orchestrées ?- concernant la position russe ont été diffusées, témoignant au passage du fort intérêt de la Russie pour cette thématique, qu’elle considère comme partie intégrante de sa politique étrangère et de sa souveraineté.

En effet, la Russie, ralliée entre autres par la Chine, l’Inde et l’Arabie saoudite, a demandé à ce que soit inscrit dans le texte final –avec succès- que les pays aient « des droits égaux pour réguler Internet ». C’est en réalité une critique à peine voilée portée contre les Etats-Unis, accusés de contrôler quasiment seuls Internet, ce qui n’est pas totalement faux vu que l’ICANN, l’organisme en charge des noms de domaine, indispensables pour accéder aux sites web, est en vérité sous l’influence des Etats-Unis qui en font un instrument de cyberpolitique. En effet, bien que censée être indépendante, l’ICANN dépend du droit californien et a toujours suivi les positions américaines.

Cette divergence de point de vue américano-russe explique donc le refus des Etats-Unis de signer la nouvelle version du traité qui aurait conduit à un transfert partiel des compétences de l’ICANN à l’UIT. Pour des raisons plus ou moins similaires, les Etats-Unis ont été suivis dans leur refus de signer le traité par 54 autres pays dont la France, le Canada et la Grande-Bretagne, qui s’inquiètent d’une reprise en main gouvernementale d’Internet par des pays non démocratiques.

L’argument est assez surprenant car dans les faits, les Etats ont déjà un pouvoir important dans le cyberespace. La « muraille numérique » de la Chine, la constitution d’un « Internet national » par l’Iran, les coupures d’accès opérées par la Syrie, les mesures législatives américaines contre la cybercriminalité sont autant d’exemples d’initiatives étatiques dans le cyberespace. Elles montrent au passage que les Etats-Unis, bien que contrôlant les secteurs stratégiques clés de l’Internet, ont un pouvoir limité.

Cette conférence est à la fois l’échec de l’UIT et des Etats-Unis qui, bien que n’étant pas isolés, ne sont pas parvenus à créer un consensus. C’est en revanche une victoire pour la Russie qui a réussi à faire entendre sa voix, quitte à mettre en péril l’efficacité de l’UIT. Il y a donc un clivage cyber stratégique manifeste entre deux blocs, même si la « cassure » n’est pas nécessairement là où on l’imagine. En amont de la conférence, une intense campagne de lobbying opérée par les géants du secteur des NTIC comme Google a insisté sur le caractère biaisé du processus décisionnel de l’UIT, où ce sont les Etats qui décident in fine. Et les faits montrent pour l’instant qu’Internet est perçu par les Etats comme une menace de leur pouvoir utilisable par les citoyens, les entreprises ou des pays étrangers. Un autre regard, incarné par des entreprises du secteur et des représentants de la société civile, permettrait d’avoir une vision plus équilibrée de ce que devrait être Internet, même s’il ne faut pas se bercer d’illusions : les géants du secteur mènent parfois des politiques liberticides et travaillent avec les gouvernements lorsque cela sert leurs intérêts.

Le véritable enjeu aujourd’hui est de voir quelle doit être la place d’Internet dans le cyberespace. Son caractère mondial laisse penser qu’il est au-dessus de l’influence des Etats, mais dans la réalité, il est en partie un instrument de pouvoir et de contrôle de ces derniers. C’est un défi majeur qui attend les internautes ; il en va de leurs droits et de leurs devoirs. 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire