dimanche 10 juin 2012

Barack Obama face à l'Iran : la cyberguerre est-elle déclarée ?


Les récentes "révélations" du "New York Times" sur les actions secrètes de Barack Obama visant les militants d’Al-Qaïda, et surtout son engagement dans le lancement de cyber-attaques contre l’Iran, ont fait l’effet d’une bombe à retardement. La presse américaine et internationale s’est emparée de l’affaire après coup, s’interrogeant sur plusieurs points troublants.

Comment le "New York Times" a-t-il eu ces informations si précises ? Quel est l’objectif politique de l’administration Obama avec cette fuite organisée ? Le fait que la Maison Blanche n’ait pas démenti les informations concernant les cyber-attaques indique-il que nous entrons dans une nouvelle ère de la géopolitique du cyberespace ? Cherchons à donner quelques éléments de réflexion.

 Il convient avant tout de rappeler que nous sommes en pleine campagne électorale aux Etats-Unis et que chaque candidat cherche à atténuer ses faiblesses.

Le candidat républicain, multimillionnaire, veut se faire passer pour un Américain proche du peuple qui subit la crise, alors qu’il ne cesse d’engranger des fonds pour sa campagne, bien plus que le président Barack Obama. Ce dernier doit répondre aux attaques des républicains quant à sa soi-disant incapacité à être un vrai chef de guerre.

Les informations du "New York Times tendent" à prouver le contraire, mais l’effet espéré ne se retourne-t-il pas contre ses inspirateurs ? La polémique gronde, les représentants politiques des deux bords critiquant la mise sur la place publique d’informations précises et confidentielles, et ce d’autant plus que les cyber-attaques révélées voient d’habitude leur succès intimement lié au secret qui entoure leur déroulement et leurs conclusions.
Le coup politique opéré par l’équipe d’Obama valait-il cette mise en lumière de pratiques connues, mais très rarement revendiquées ? Le doute est permis.

À première vue, il est difficile de comprendre l’intérêt soudain des médias pour cette histoire de cyber-attaques. Elles sont monnaie courante sur internet avec des acteurs et des cibles multiples. Ce qui constitue l’intérêt fondamental de ces informations tient au fait que, pour la première fois, il est question d’une série de cyber-attaques dont l’instigateur est un état, en l’occurrence les Etats-Unis, qui ont travaillé en collaboration avec Israël. Nous dépassons ici largement le cadre de groupes de hackers piratant des entreprises… Il s’agit bien ici d’un état entreprenant des actions secrètes et illégales contre un autre état, en l’occurrence l’Iran.
Obama aurait ainsi poursuivi le travail commencé sous la présidence de Georges W. Bush en validant l’entreprise de cyber-attaques orchestrée contre les infrastructures informatiques des centrales nucléaires iraniennes. Des doutes existaient déjà lors de la découverte du virus Stuxnet qui, de par sa complexité et ses spécificités techniques, laissait penser aux experts en sécurité informatique qu’un état devait être à l’origine du ver en question. Le succès était réel, aussi bien au niveau de l’impact médiatique qu’il avait eu, qu’au niveau du retard qu’il avait provoqué dans le programme nucléaire iranien.

On aurait pu penser qu’il s’agissait là d’une action isolée, mais la récente découverte d’un nouveau virus (malware, en anglais), appelé "Flame", laisse supposer le contraire. Il est déjà présenté par certains comme un Stuxnet nouvelle génération : seuls certains états du Proche-Orient et d’Afrique de l’Est sont touchés, l’Iran demeurant l’état où le virus sévit le plus pour l’instant. Ses capacités pour collecter des informations (ouverture de documents, copie de mails, recoupement automatique d’informations issues de fichiers différents), pour passer outre les logiciels de sécurité via un système de chiffrement de données très évolué laissent supposer qu’un état soit à l’origine de sa conception, selon des chercheurs spécialistes en cryptologie.

 Là encore, les soupçons se portent sur les Etats-Unis et Israël, des officiels israéliens n’ayant pas nié leur implication et reconnaissant qu’il fallait désormais penser les stratégies de guerre, d’espionnage et d’influence, en incluant davantage la dimension du cyberespace. Ultime péripétie : il semble, selon la société de logiciels Symantec, qu’une fonction d’autodestruction se soit activée sur le virus "Flame", comme si ses concepteurs ne souhaitaient pas que l'on puisse l’analyser ou comprendre davantage son fonctionnement et sa structure…

Il serait sans doute précipité de parler de première cyber-guerre étatique, plusieurs informations ne pouvant pas être prouvées. Toutefois, on peut se risquer à voir dans ces attaques cybernétiques commanditées par des États – et quasiment assumées – une rupture majeure dans la courte histoire du cyberespace.
Rappelons qu’il s’agit d’un théâtre d’opérations aux possibilités multiples qui retient l’attention de plus en plus de responsables militaires qui y voient plusieurs utilités : un coup de mise en œuvre faible comparé aux actions militaires classiques, la très faible exposition humaine, la possibilité de frapper un ennemi dans le monde entier en passant relativement au travers des contraintes physiques…

Le cyberespace voit ainsi sa dimension stratégique confirmée par ces événements qui ont vocation à se multiplier. Il serait intéressant de voir quelle politique du cyberespace (offensive / défensive) des états comme la Chine, la Russie, la France adoptent… Nous n’en sommes qu’aux prémices de ce qui sera dans un futur proche un des domaines fondamentaux des stratégies étatiques. Quelles conséquences imaginer pour les citoyens / internautes qui seront sans doute des victimes collatérales (pertes / vol de données, coupures d’accès diverses…) de ces cyber-guerres ?

Tribune publiée initialement le 10 juin 2012 dans le Nouvel Observateur (Le Plus) (http://leplus.nouvelobs.com/contribution/567812-barack-obama-face-a-l-iran-la-cyber-guerre-est-elle-declaree.html)

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