lundi 16 janvier 2012

Vers un retour en force des frontières sur le web ?


Pendant longtemps, l’idée selon laquelle Internet était un espace dépourvu de frontières a prédominé. Son ancêtre, Arpanet, avait été conçu pour passer outre les frontières terrestres, et ainsi permettre à des personnes de communiquer et d’échanger à très longue distance. La dimension militaire prévalait par-dessus-tout, dans un contexte marqué par la fin de la Seconde Guerre mondiale et surtout l’avènement de la Guerre Froide avec le risque d’attaque nucléaire.
La fin des années 80 et surtout la décennie 90 ont vu l’essor d’Internet au niveau du civil avec un accroissement spectaculaire de son accès. Pour la première fois, il était facile de partager des informations rapidement avec le reste du monde, de faire des affaires, de découvrir des lieux et des réalités jusqu’alors inconnus. Les barrières classiques, telles que la langue, étaient en partie abolies par la prédominance de l’anglais et par l’apprentissage massif des populations non-anglophones des termes usuels. En dépit de la bulle internet, l’espace virtuel n’a cessé de s’agrandir et d’intensifier ses liaisons. Cette croissance remarquable s’est accomplie grâce notamment aux entreprises qui ont proposé des technologies et des offres attractives pour faire d’Internet un complément quasi indispensable à la vie quotidienne de millions de personnes. Ces dernières, bercées par l’illusion de la gratuité de nombreux services, ont intégré l’idée que tout était possible sur cet espace virtuel, et que les limites étatiques, économiques et culturelles que nous connaissons dans la vraie vie disparaissaient. Or, il n’en est rien.

Les entreprises du secteur des NTIC, bien qu’ayant vocation à travailler à l’international, dépendent fondamentalement de leur Etat d’origine, obéissant à sa justice et devant présenter leur stratégie lorsque celle-ci influe sur celle de l’Etat. Un groupe puissant comme Google ne peut agir comme bon lui semble, en particulier lorsqu’il investit dans des secteurs ou pays ayant une portée stratégique pour les Etats-Unis, comme la Chine. De même, ces entreprises ne peuvent appliquer leur modèle standard à d’autres pays, sous peine de se voir refuser le marché ou de voir un concurrent local émerger. L’hégémonie du moteur de recherche Baïdu en Chine témoigne de cette régionalisation des technologies et montre qu’il est difficile pour une entreprise internationale, aussi puissant que soit Google, d’être présente partout sans faire preuve de souplesse, synonyme d’acculturation.

Dans un domaine similaire, les nombreuses craintes portant sur l’hégémonie de Microsoft ces vingt dernières années sont aujourd’hui balayées non pas à cause d’une soudaine incapacité de la société de Redmond à proposer des produits de qualité correcte, mais bien parce que des entreprises étrangères, soutenues par leur Etat, proposent leur propre système d’exploitation pour leur marché intérieur. Ainsi, le coréen Samsung propose le système d’exploitation Bada qui, bien que peu implanté pour l’instant, s’ajoute aux autres systèmes d’exploitation mobiles déjà existants. La concurrence est évidemment souhaitable, mais dans ce domaine spécifique qu’est Internet, l’interopérabilité est nécessaire, voire indispensable.

Or, l’éclatement des nouvelles technologies et l’émergence de nouvelles langues fortes pourraient conduire à terme à une incapacité pour les internautes d’utiliser tous les services web. Et de façon plus pernicieuse, la toujours plus grande et spécifique hétérogénéité des usages d’Internet serait susceptible de faire voler en éclat l’idée d’un Internet unique. Sans pour autant parler d’ « Internet d’Etat », bien que cette expression ne soit pas galvaudée dans des pays soumis à des régimes dictatoriaux, on assiste clairement à l’émergence « d’internets » qui s’apparenteront toujours plus à des réseaux nationaux ou régionaux.

Internet est aujourd’hui en pleine mutation. Sa démocratisation massive a conduit au web 2.0 et à l’idée que les réseaux sociaux pouvaient être un pendant aux réseaux humains privés et professionnels. Une transposition de nos actions réelles s’est produite dans le cyberespace avec de nouveaux acteurs : cyber-militants, cyber-activistes, cyber-guerriers… Le poids de ces derniers est à relativiser, tant les données sont difficilement exploitables, mais leur simple existence montre que nous cherchons à reproduire ce que nous vivons dans le réel. Internet n’est pas donc pas un espace à part ; il se fond plutôt dans l’espace réel et se voit contraint d’adopter certaines règles propres au réel (respect des souverainetés, différences culturelles et linguistiques, intérêts économiques). Les frontières d’Internet, de quelque nature qu’elles soient, existent. Elles incarnent les rapports de force à la fois réels et virtuels, avec des particularismes certains. Doit-on les supprimer ? Cela est impossible car Internet n’est pas un espace à part, c’est un enjeu de puissance et de pouvoir contrôlé par les Etats maîtrisant sa technologie.

Analyse publiée initialement sur le site affaires-strategiques.info de l'IRIS le 16 janvier 2012 (http://www.affaires-strategiques.info/spip.php?article6072 )

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